
En psychothérapie, certains patients racontent des événements traumatiques très identifiables : violences, humiliations, agressions, abandon brutal. Mais d’autres disent au contraire : « Il ne s’est rien passé dans mon enfance » ou « j’ai eu une enfance plutôt heureuse ». Et pourtant, la souffrance est bien là.
C’est précisément ce que plusieurs cliniciens et chercheurs appellent aujourd’hui le traumatisme de négligence : un trauma qui ne vient pas seulement de ce qui a été fait à l’enfant, mais aussi — et parfois surtout — de ce qui n’a pas été fait.
La psychothérapeute américaine Ruth Cohn a largement contribué à faire connaître cette notion à travers ses travaux sur le trauma développemental et l’attachement. Elle décrit la négligence comme un « trauma invisible », souvent difficile à repérer parce qu’il ne laisse pas toujours de souvenirs clairs ni d’événements spectaculaires à raconter.
Selon elle, le traumatisme de négligence correspond à l’absence répétée de réponses émotionnelles suffisantes : manque de regard, de sécurité, d’attention, de réconfort ou de validation affective. Autrement dit, l’enfant grandit sans avoir réellement fait l’expérience d’être vu, reconnu ou soutenu.
On parle parfois du « trauma du rien ». Non pas parce qu’il ne s’est rien passé, mais parce que quelque chose d’essentiel a manqué.
En clinique, ce type de traumatisme est extrêmement fréquent. Beaucoup d’adultes ayant vécu une négligence émotionnelle présentent des difficultés diffuses mais profondes :
- sentiment chronique de dévalorisation,
- impression de ne pas avoir de valeur,
- culpabilité excessive,
- honte diffuse,
- difficulté à recevoir de l’attention ou de l’amour,
- anxiété relationnelle,
- peur du rejet ou de l’abandon,
- vide intérieur,
- hyperadaptation aux besoins des autres.
Ces personnes ont souvent appris très tôt à minimiser leurs besoins émotionnels. Certaines deviennent très autonomes en apparence, performantes, responsables… mais avec un sentiment intérieur persistant de ne jamais être « assez ».
Les recherches actuelles montrent également que la négligence précoce peut avoir des conséquences importantes sur le développement émotionnel, relationnel et même neurobiologique. Plusieurs auteurs considèrent aujourd’hui que la négligence peut être aussi impactante que des formes plus visibles de maltraitance.
L’un des enjeux thérapeutiques majeurs consiste alors à redonner une place à ce vécu souvent banalisé. Car beaucoup de patients ont grandi avec l’idée qu’ils « n’avaient pas le droit » de souffrir, faute d’avoir vécu un traumatisme spectaculaire.
Reconnaître le traumatisme de négligence, c’est donc reconnaître qu’une absence répétée de soutien émotionnel peut laisser des traces profondes. Et qu’en psychothérapie, réparer passe souvent par une expérience nouvelle : celle d’être enfin entendu, reconnu et accueilli dans son vécu.
Références